LA TRICHE

par Léon FROMONT

Agés l’un et l’autre de 13 ans, mon amie Mélanie et moi étions élèves de la section mixte A2 de l’école du degré moyen inférieur de notre petite ville. Je n’étais pas une lumière mais je ne m’en tirais pas trop mal en math. Par contre, je figurais parmi les moins brillants du cours de français. Mélanie, au contraire, si elle ne comptait pas au nombre des forts en math, pouvait se vanter, elle, d’être l’une des meilleures en français. Nous étions amis, disais-je et même un peu plus. Souvent, en raison de notre relative complémentarité intellectuelle, nous nous aidions mutuellement, tantôt chez elle, tantôt chez moi, à faire nos devoirs. Nous étions à la mi-juin, période tant redoutée des examens de fin d’année scolaire. Mon amie et moi bûchions notamment chacun la matière où nous savions être les plus faibles. En ce qui me concerne, la perspective du prochain examen de français dont je craignais particulièrement la dissertation qui nous serait imposée et dont le sujet, bien sûr, ne nous avait pas été communiqué, hantait mes nuits d’insomnie. Notre prof, vieille fille d’une cinquantaine d’années, dont le célibat avait aigri le caractère, jouissait, faute de mieux, de la sinistre réputation de « pêter » avec un plaisir sadique, le plus grand nombre de ses élèves ne comptant pas parmi « l’élite ». Par contre, ses « chouchous », peu nombreux, ceux-là, bénéficiaient de sa particulière mansuétude. Je ne suis pas tricheur de nature, mais j’aurais donné cher pour connaître le sujet de la dissertation, tant j’étais paniqué. Or, quelques jours avant le fameux examen, l’un de mes camarades, qui devait souffrir des mêmes angoisses que les miennes, me glissa furtivement à l’oreille qu’un certain Pierrache, l’un des préférés de notre « tortionnaire », se targuait de connaître le sujet de la fameuse dissertation, mais qu’il monnayait exagérément ses informations. De commun accord, nous décidâmes alors d’additionner nos maigres ressources afin d’obtenir le précieux renseignement. Ledit Pierrache, après avoir encaissé les 100 balles exigées, que nous avions péniblement raclés dans le fond de nos tirelires respectives, chuchota avec des airs de conspirateur : « L’argent ne fait pas le bonheur », c’est ça et rien d’autre que la vieille bique va nous servir comme sujet. T’es sûr, m’inquiétai-je, en regrettant déjà le produit envolé de mes maigres économies que je destinais à des fins plus agréables. Tout à fait sûr déclara-t-il, péremptoire et, sur ce, il s’en fût vers un autre groupe d’angoissés, afin de rééditer son arnaque. Tant soit peu rassuré, je ne me posai même pas la question de savoir d’où il tenait son information. De retour à la maison, je m’empressai de téléphoner à Mélanie pour lui apprendre la nouvelle et l’inviter à me rejoindre sans plus attendre. De concert, nous nous appliquâmes alors à rédiger, selon notre style, la fameuse dissertation et, après que mon amie m’eût fait part de ses judicieuses remarques sinon quand au fond à tout le moins quant à la forme et à l’orthographe, je m’appliquai à peaufiner mon œuvre avec l’espoir d’obtenir le maximum de points et combler ainsi, autant que faire se peut, le déficit des cotes de toutes mon année. Afin de mettre toutes les chances de mon côté, j’appris même mon texte par cœur jusque le moindre virgule. Mélanie, elle, ne se faisait pas de mouron. Quelque fut le sujet de la dissertation, elle était sûre de s’en tirer avec plus ou moins de bonheur. C’est donc relativement confiant que, le jour fatidique, je me présentai à l’examen qui avait lieu dans la salle de cours de chimie. Après que nous eûmes gagné, tous, les places qui nous étaient désignées, Melle. Floride, la vieille bique, ainsi la nommions-nous irrévérencieusement, tourna vers nous sa face ridée comme une vieille pomme et annonça, alors qu’on aurait entendu une mouche voler : « voici le sujet de votre dissertation ». Elle se tut un moment, qui me parut ne jamais finir, pour ménager ses effets, se dirigea vers le robinet qui surplombait le bac où on nettoyait les éprouvettes, l’ouvrit en grand et, grimaçant un sourire qui découvrit son dentier, elle annonça : « L’eau, source de vie ». Voilà le sujet de votre examen. Avait-elle eu vent de certaines indiscrétions ? Le « Pierrache » n’était-il pas de mèche avec la prof pour nous aiguiller sur une fausse piste et s’enrichir en outre à nos dépens ? Quoi qu’il en soit, j’étais catastrophé. Qu’allais-je bien pouvoir « pondre » sur ce sujet ? « La Floride », sardonique, ajouta encore pour mieux nous traumatiser : vous avez 2 heures 30, ensuite je ramasserai vos copies. Il faisait dehors une chaleur caniculaire, j’avais la gorge sèche d’angoisse, sécheresse encore exacerbée par le bruit de l’eau jaillissant du robinet. La prof, par mesure d’économie et sans doute à son corps défendant, finit, après quelques minutes, par fermer ledit robinet. Peu après une demi-heure, hormis le titre de la dissertation, ma feuille restait désespérément vierge. En jetant un coup d’œil vers les bancs où se trouvaient mes condisciples, j’en vis certains qui, comme moi, en panne d’inspiration, regardaient désespérément le plafond puis, le front plissé par l’effort, jetaient l’une ou l’autre phrase sur le papier avant de retrouver leur inertie. D’autres encore, que j’enviais, leur front touchant presque leurs feuilles, faisaient courir allègrement leur plume sur le papier. Le vieille bique, mine de rien, observait ceux qui, de toute évidence, torturaient leurs méninges et, pour mieux, enfoncer le clou, faisait, à intervalle régulier, le décompte du temps qui nous était imparti.

J’en vis alors, avec détresse, certains qui, n’ayant pas eu besoin de leurs 2 heures 30 pour en terminer, remettre leurs feuilles et gagner, guillerets, la sortie. Lorsque Melle. Floride avec une joie évidente annonça que le temps était échu et que toutes les copies devaient lui être remises immédiatement, j’avais péniblement gribouillé quelques lignes qui ne pouvaient, sans aucun doute, me valoir qu’un cuisant échec. Nous nous retrouvâmes tous dans la cour, professeurs et élèves. Ces derniers échangeant qui leur certitude, qui leur désespoir, quant aux fruits de leurs cogitations respectives. Tous les profs se saluèrent et gagnèrent chacun sa voiture. Quant à Melle. Floride, qui n’en possédait pas, elle enfourcha son vieux vélo pour gagner son domicile distant de l’école de quelque 5 km, emportant liées sur son porte-bagages, les précieuses feuilles d’examen qu’elle allait s’en doute, le soir même, entreprendre de coter. Il était un peu plus de 14 heures, la chaleur était toujours suffocante, mais le ciel s’était fait rapidement menaçant. De gros nuages noirs, aux bords déchiquetés, obscurcissaient le soleil ; un orage allait éclater. Les roulements du tonnerre se firent entendre au loin. Puis, subitement, il se déclencha au-dessus de notre petite ville. Il tonnait avec une force inhabituelle. Les éclairs succédaient aux éclairs. Quelques larges gouttes de pluie s’écrasèrent sur les dalles surchauffées de la cour de récréation pour s’évaporer aussitôt. En quelques instants, ce fut ensuite le déluge d’eau mêlée de grêlons gros comme mon poing. Les branches des marronniers se tordaient sous la violence du vent. Des débris de toute sorte volaient en tous sens. On n’y voyait pas à 10 pas devant soi. Bien à l’abri sous le préau, attendant la fin de l’apocalypse avec la plupart de mes camarades, j’imaginais, avec une joie mauvaise, Melle. Floride, penchée en ce moment sur sa bécane, pédalant péniblement pour progresser le long de la berge du canal, chemin qu’elle empruntait habituellement, et où il ne se trouvait aucune habitation. Il y avait bien sûr quelques arbres, mais connaissant la prudence de la vieille demoiselle, j’étais certain qu’elle n’aurait pas tenté de s’y abriter. Au bout d’une demi-heure, l’orage et la tempête se calmèrent. La pluie diminua d’intensité puis cessa tout à fait. Entre quelques lourds nuages le soleil réapparut. Profitant de l’accalmie, je gagnai prestement la maison. Mon père, rentré de son boulot, lisait son journal, tandis que ma mère finissait de préparer le dîner. Alors, fiston, dit-il en posant son quotidien sur ses genoux, comment s’est passé ton examen ? Bof, répondis-je, on verra à l’autopsie et puis, s’il te plaît, on en parlera plus tard ; je suis très fatigué ! Pour me mettre à l’abri de questions embarrassantes, j’allumai la radio en mettant le maximum de puissance. Le speaker terminait de commenter les nouvelles locales et notamment les dégâts occasionnés par la tornade, car c’en était une, qui avait dévasté une partie de la région. On ne comptait plus, disait-il, les arbres déracinés, les toitures envolées et les caves inondées. Heureusement, conclura-t-il on ne déplore qu’une seule victime, une de trop, malheureusement, une dame, professeur de français, Melle. Floride, qui s’en retournait chez elle à vélo en longeant la berge du canal. Une bourrasque plus violente que les autres l’aura sans doute précipitée dans l’eau ; la malheureuse, ne sachant pas nager, s’y est noyée. Un bref instant interloqué, je réalisai ma « chance ». Au comble d’une joie que je tentai de dissimuler, j’étais à deux doigts de remercier le ciel d’avoir résolu mon problème. Cet âge est vraiment sans pitié ! Inutile de préciser que les copies de notre examen, éparpillées dans l’eau et complètement détrempées, s’avérèrent irrécupérables. Seuls la vieille fille, et plus tard, son vélo, furent ramenés sur la berge. La direction de l’école dut bien se résoudre à nous faire recommencer les épreuves de français et, notamment, la fameuse dissertation. Il était, bien entendu, exclu de nous proposer le même thème. Je n’en menais pas plus large que la première fois et, déjà, je me rongeais les sangs. Quand, soudain, comme dans un rêve, j’entendis le jeune prof, qui avait la relève, annoncer le nouveau sujet de l’épreuve que, dit-il, en mémoire de sa défunte collègue, il n’avait pas voulu changer. Votre examen de ce jour sera donc : « L’argent ne fait pas le bonheur ». Pour quelle obscure raison la vieille demoiselle avait-elle changé d’avis au dernier moment ? Personne ne le sut jamais. Ses motivations, elle les avait emportées dans la tombe et, avec elles mes remords.

Léon FROMONT

Written on décembre 16th, 2010 & filed under quelques activités des seniors
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